Antipaludéens de synthèse en Rhumatologie et dermatologie
Les antipaludéens (ou antimalariques) utilisés en dermatologie sont des
dérivés de synthèse ou d’hémisynthèse de la quinine.
La quinine est le principal alcaloïde, extrait de l’écorce d’un arbuste
sudaméricain, le quinquina (du genre cinchona).
Les vertus thérapeutiques du quinquina sont connues depuis longtemps
puisqu’elles sont mentionnées pour la première fois dans un ouvrage
religieux publié en 1639.
Les principes actifs du quinquina ne seront isolés qu’après un siècle et
demi d’utilisation, sous forme de poudre, d’extrait ou d’infusion.
Au cours du XXe siècle que les antipaludéens de synthèse (APS) proprement
dits sont mis au point, parallèlement à la première guerre mondiale, fruits
de recherches allemandes pour pallier la pénurie de quinine engendrée par le
conflit.
Ainsi, ont été mis au point des amino-8 quinoléines, puis de la mépacrine et
plus tardivement des amino-4 quinoléines.
D’abord utilisées pour lutter contre le paludisme, ces molécules ont ensuite
montré une efficacité thérapeutique dans des affections variées, en
particulier dans le lupus érythémateux suite aux travaux de Page en 1951.
Pharmacologie :
A - STRUCTURE :
La famille des antipaludéens regroupe la quinine et ses analogues de
synthèse (APS) ; ils ont en commun un noyau quinoléine.
Les APS comprennent :
– les amino-8 quinoléines (primaquine, non disponible en France) ;
– la mépacrine (ou quinacrine) qui a été retirée du marché du fait d’un
spectre antipaludéen incomplet et de l’importance de ses effets secondaires
;
– les amino-4 quinoléines, les plus utilisés étant :
– la chloroquine, synthétisée à partir de la mépacrine et commercialisée en
France sous forme de sulfate (CH) : Nivaquinet qui a une autorisation de
mise sur le marché (AMM) pour le traitement du lupus et la prévention des
lucites ;
– l’hydroxychloroquine, dérivée de la chloroquine par bêtahydroxylation et
commercialisée sous forme de sulfate (HCH) : Plaquenilt qui a l’AMM pour les
mêmes indications que la Nivaquinet ;
– l’amodiaquine, disponible sous forme de chlorhydrate : Flavoquinet qui n’a
pas d’AMM en dermatologie.
B - PHARMACOCINÉTIQUE :
Les caractéristiques des antimalariques sont comparables pour la plupart des
molécules de la famille.
Hydrosolubles, leur absorption digestive est rapide et excellente mais peut
tout de même être perturbée par une malnutrition sévère. Un pic sérique est
obtenu en 8 à 12 heures.
Dans le sang, 55 % du médicament est lié aux protéines plasmatiques.
-- Les APS s’accumulent considérablement dans certains tissus : muscle,
foie, cerveau, rate, surrénales, rein, hypophyse, poumon, peau (épiderme,
derme et mélanocytes) et tissus mélanisés (choroïde, iris, cornée, rétine).
-- Leur affinité pour la mélanine explique, chez le non-albinos, des
concentrations épidermiques cinq fois supérieures à celles du derme, et des
concentrations dans la choroïde plusieurs milliers de fois supérieures aux
taux circulants.
-- Par ailleurs, les taux enregistrés au niveau du tissu adipeux, de l’os et
des tendons sont inférieurs aux taux plasmatiques.
Concernant la faible distribution graisseuse, il faut donc adapter les
posologies en fonction du poids corporel idéal et non pas absolu.
Les concentrations sériques sont proportionnelles aux concentrations
viscérales.
-- À posologie quotidienne constante, les taux sériques augmentent très
rapidement la première semaine puis plus lentement pour s’équilibrer avec
l’élimination et atteindre un taux constant après 4 à 6 semaines de
traitement.
-- Les APS passent la barrière placentaire et dans le lait maternel.
-- L’élimination est lente, essentiellement rénale: la chloroquine est
excrétée dans les urines à 75 % sous forme inchangée et à 25 % sous forme
d’un métabolite.
-- L’hydroxychloroquine se distingue par un métabolisme hépatique préalable
à l’élimination rénale.
-- La demi-vie de ces molécules est variable et dose-dépendante.
-- Le stockage tissulaire important explique la présence de taux détectables
d’APS dans les organes, le sérum ou les urines jusqu’à 1 an après l’arrêt du
médicament.
Effets biologiques des antipaludéens de synthèse et mécanismes d’action :
En dehors du paludisme, les mécanismes d’action des APS restent mal
connus.
Ils seraient liés à des actions variées et synergiques décrites ci-dessous.
A - ACTION ANTI-INFLAMMATOIRE :
L’effet anti-inflammatoire des APS est lié à une inhibition du
chimiotactisme et de la phagocytose des polynucléaires, des macrophages et
des monocytes d’une part.
D’autre part, les APS exercent une action inhibitrice sur des enzymes
protéolytiques et sur la synthèse des prostaglandines impliquées dans
l’inflammation.
Ils entraînent également une stabilisation des membranes lysosomiales (avec
retard de libération de leurs enzymes protéolytiques) du fait de leur
accumulation à l’intérieur des lysosomes.
Ils exercent par ailleurs in vitro un effet antagoniste des effets de
l’histamine et de la sérotonine.
B - ACTION IMMUNOSUPPRESSIVE : Les APS entraînent une inhibition de
la formation des cellules LE, des anticorps antinucléaires, du facteur
rhumatoïde et une dissociation des complexes immuns circulants.
Ils interfèrent dans la réaction antigène-anticorps, dépendante du
complément.
Ces différents phénomènes seraient probablement liés à la diminution de
production des cytokines macrophagiques et monocytaires, ainsi qu’à
l’inhibition de la transformation lymphoblastique des lymphocytes sous
l’influence de mutagène non spécifique.
En outre, l’effet des APS sur les maladies auto-immunes pourrait être lié au
rétablissement de l’apoptose de certains lymphocytes T.
C - ACTION PHOTOPROTECTRICE : La quantité de molécules retrouvées
expérimentalement dans l’épiderme ne semble pas suffisante pour permettre
aux APS d’agir comme une barrière physique, comme cela a d’abord été
postulé.
Pourtant, la chloroquine diminue l’érythème actinique après application sur
l’oreille d’un lapin albinos.
Le spectre d’absorption de la chloroquine présente deux pics dans
l’ultraviolet A : l’un à 328 nm et l’autre à 342 nm, donc situés en dehors
du spectre UVB responsable de l’érythème actinique.
Il a cependant été démontré in vitro que l’irradiation de la chloroquine
pouvait modifier sa structure, déplaçant son spectre d’absorption vers les
UVB.
L’effet photoprotecteur des APS fait probablement intervenir les mécanismes
anti-inflammatoires et immunosuppresseurs discutés cidessus et les
interactions avec l’ADN.
D - LIAISON À L’ADN :
La chloroquine se fixe rapidement à l’ADN bicaténaire, en s’intercalant
entre deux bases ; elle stabilise ainsi la molécule, inhibant sa
dépolarisation enzymatique et les phénomènes de réplication de l’ADN et de
transcription de l’ARN.
Il en résulte une inhibition de la synthèse des protéines qui est sans doute
à la base de l’activité antibactérienne des APS.
Par ailleurs, la stabilisation de la molécule d’ADN empêcherait l’exposition
et la formation d’anticorps anti-ADN.
In vitro, la chloroquine préviendrait la formation de dimères de thymine
après irradiation UV, mais cette propriété reste incertaine in vivo.
E - ACTION ANTIAGRÉGANTE : Les APS inhibent l’agrégation
plaquettaire.
L’hydroxychloroquine s’est d’ailleurs révélée efficace dans la prévention
des thromboses veineuses profondes.
Ils s’opposent également à l’agrégation des érythrocytes (effet « sludge »)
observée dans certaines circonstances pathologiques.
F - ACTION ANTIPALUDÉENNE : Cette action est due à la forte
concentration des APS dans l’hématie parasitée et à leur interaction avec
les produits de la dégradation de l’hémoglobine par les protéases du
plasmodium, aboutissant à la lyse du parasite.
Il est important de noter qu’aux concentrations thérapeutiques habituelles
seules sont observées l’action antipaludéenne, l’action sur les lysosomes et
la fixation sur l’ADN et les protéines, les autres effets n’ayant été
démontrés que pour des doses expérimentales élevées.
Indications des antipaludéens de synthèse en dermatologie :
En France, seuls la Nivaquinet et le Plaquenilt ont une AMM pour le
traitement du lupus érythémateux chronique, du lupus subaigu et du lupus
systémique, et pour la prévention des lucites.
Cependant, ces molécules sont prescrites dans de nombreuses autres
affections dermatologiques.
A - LUPUS ÉRYTHÉMATEUX : La première utilisation des APS dans cette
indication remonte à 1894 avec l’emploi empirique de la quinine par Payre
dans le lupus discoïde.
Ce n’est qu’en 1951 que cette thérapeutique prend son essor grâce à Page qui
recommande leur prescription dans cette pathologie (mépacrine).
Dès lors, les antipaludéens vont être largement utilisés dans cette
indication, avec des résultats d’autant plus favorables que l’atteinte
cutanée est marquée et que l’atteinte systémique l’est moins.
1- Lupus érythémateux chronique et subaigu :
Les APS constituent le traitement de référence du lupus cutané chronique
avec une bonne réponse chez 68 à 95 % des patients traités en première
intention.
En quelques semaines on observe une amélioration clinique cutanée,
significative en moins de 3 mois.
En revanche, à l’arrêt du traitement on assiste à un taux élevé de rechute,
estimé à 46 % à 6 mois.
Dans le lupus érythémateux chronique, les APS sont indiqués à partir du
moment où la photoprotection et les dermocorticoïdes sont insuffisants.
Ils représentent le traitement systémique de première intention également
dans le lupus subaigu et peuvent constituer un véritable test thérapeutique
à valeur diagnostique.
Les schémas thérapeutiques comportent un traitement d’attaque suivi d’un
traitement d’entretien, adaptés à l’évolution clinique.
Les récidives peuvent être traitées efficacement suivant les mêmes schémas
avec la chloroquine ou l’hydroxychloroquine.
Une étude récente a permis de mettre en évidence de façon significative que
les patients fumeurs atteints d’un lupus érythémateux chronique répondent
moins bien à un traitement par APS.
2- Lupus érythémateux systémique : Les APS y sont prescrits en
tant que traitement d’appoint ou pour prévenir les rechutes.
Ils ont une efficacité essentiellement sur les manifestations
cutanéomuqueuses, avec cependant une amélioration de certaines
manifestations extracutanées du lupus systémique (signes articulaires,
signes généraux, polysérites, diminution de fréquence des poussées) et
jouent alors un rôle d’épargne de la corticothérapie générale. Leur
interruption brutale peut déclencher des poussées d’aggravation.
Certains auteurs leur attribuent un hypothétique effet antithrombotique et
protecteur contre l’athérome.
Par ailleurs, des cas de lupus érythémateux profond (panniculite lupique)
ont aussi été traités avec succès par les APS.
En pédiatrie, les APS peuvent également être prescrits dans les différentes
formes de lupus.
B - LUCITES IDIOPATHIQUES :
Les APS ont démontré dans des petits essais contrôlés qu’ils pouvaient
réduire la sévérité des poussées de lucite polymorphe (60 à 80 % de réponses
favorables).
Pour certains auteurs, les APS ne sont à utiliser qu’en cas d’échec des
caroténoïdes, des photoprotecteurs externes et de la photothérapie (UVB ou
PUVAthérapie).
Dans les lucites estivales bénignes, une amélioration significative des
manifestations cliniques (délais d’apparition plus longs, moindre extension,
diminution de l’intensité des signes fonctionnels et de la durée de
l’éruption) a pu être constatée sans toutefois observer de changement dans
la fréquence des éruptions.
Ils sont en général débutés 7 à 15 jours avant l’exposition solaire et
poursuivis durant l’exposition.
Par ailleurs, l’intérêt des APS est incertain dans de nombreuses éruptions
photo-induites comme le prurigo actinique, l’urticaire solaire, l’hydroa
vacciniforme et les photosensibilisations rémanentes.
C - PORPHYRIE CUTANÉE TARDIVE :
Les APS sont indiqués soit en alternative des saignées (qui restent
globalement plus efficaces), soit en complément.
Ils agissent par formation de complexes hydrosolubles avec les porphyrines
hépatiques, permettant un accroissement de leur excrétion urinaire.
Le plus souvent, des doses de 100 à 300 mg par semaine pendant 3 à 18 mois
sont préconisées car les APS peuvent déclencher des crises aiguës marquées
par une hémolyse massive et une hépatite cytolytique.
En pédiatrie, une étude a montré l’efficacité d’un traitement combiné par
APS chez deux enfants atteints d’une porphyrie cutanée tardive.
D - SARCOÏDOSE : L’efficacité des APS dans cette indication a été
découverte de manière fortuite en 1953.
Ils entraînent une diminution progressive des lésions cutanées et muqueuses
après 1 à 2 mois de traitement pour aboutir à un blanchiment en 6 mois, avec
cependant une fréquente hyperpigmentation résiduelle et une efficacité
purement suspensive apparaissant très inégale.
Il existerait également une efficacité des APS sur les manifestations
extracutanées et systémiques de la sarcoïdose (atteinte neurologique,
hypercalcémie, adénopathies médiastinales).
E - AUTRES INDICATIONS DERMATOLOGIQUES :
- Plusieurs publications rapportent un effet bénéfique des APS sur
l’érythème réticulé avec mucinose et sur l’infiltration lymphocytaire
bénigne de Jessner-Kanoff.
- Les APS donnent des résultats très satisfaisants dans le traitement des
manifestations cutanées de dermatomyosite (érythème facial, rash héliotrope
périorbitaire, télangiectasies périunguéales, photosensibilité), y compris
chez l’enfant.
En outre, l’adjonction des APS dans cette indication permet une diminution
progressive des doses de corticoïdes nécessaires pour contrôler l’atteinte
musculaire.
- Les APS ne semblent avoir qu’une efficacité biologique dans le syndrome de
Gougerot-Sjögren.
- Ils sont souvent utilisés en première ligne dans la pseudopelade de Brocq
sans toutefois avoir démontré leur efficacité dans cette indication ; dans
une étude réalisée chez une enfant après 18 mois de traitement, il
n’existait aucune progression de l’alopécie, le traitement a alors été
suspendu.
Chez l’adulte, comme chez l’enfant, les APS peuvent éviter le recours à la
corticothérapie générale dans le pemphigus cicatriciel.
On peut y associer de la Disulonet, ce qui permet un effet plus rapide tout
en utilisant des doses plus faibles pour chaque molécule.
L’efficacité des APS a également été rapportée de façon anecdotique au cours
du purpura hyperglobulinémique, surtout s’il est associé à un syndrome de
Gougerot ou à un lupus, au cours d’affections diverses telles que le lichen
scléreux, le granulome annulaire, la stomatite chronique ulcéreuse, les
macrochéilites, la réaction du greffon contre l’hôte, la panniculite de
Weber-Christian, la sclérodermie, les cryptococcoses et les leishmanioses
cutanées, l’épidermolyse bulleuse héréditaire, l’érythème noueux, la
fasciite avec éosinophiles…
Ces indications restent incertaines et souvent controversées.
Conclusion :
Malgré des effets biologiques et thérapeutiques très étendus, les APS
sont utilisés de façon empirique dans la plupart des affections
dermatologiques.
Le lupus et les lucites idiopathiques sont en effet les seules dermatoses
pour lesquelles les APS ont prouvé leur efficacité au travers d’essais
randomisés aboutissant à l’obtention d’une AMM.
Les APS de référence en dermatologie sont l’hydroxychloroquine et la
chloroquine qui, aux posologies habituelles, sont d’efficacité équivalente.
Plusieurs enquêtes ont cependant montré que le choix des dermatologues se
portait en première intention dans environ 90 % des cas sur l’hydroxychloroquine,
réputée moins toxique que la chloroquine.
En effet, les effets secondaires potentiellement induits par les APS sont
nombreux, les plus redoutés étant les complications oculaires.
Cependant, la diminution des doses utilisées, notamment dans les indications
dermatologiques, et l’instauration d’une surveillance adaptée ont
considérablement réduit l’incidence de ces complications et permis une
meilleure maîtrise de leur emploi.
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